La chronique des Livres et des Idées

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La chronique des Livres et des Idées

La chronique des Livres et des Idées

L’Union européenne est décidément un objet bien étonnant. Devenue omniprésente la vie quotidienne des citoyens de ses Etats membres, elle demeure pourtant, dans l’esprit de ces mêmes citoyens, un pouvoir étrange et étranger que l’on ne comprend guère et que l’on aime encore moins. Un paradoxe qui devrait se révéler dans toute sa rude vérité lors des élections européennes de mai prochain à la fois par l’abstention et par le vote protestataire souvent hostile à l’UE.

Détourner la tête

Ce paradoxe finira-t-il par disparaître ? On peut en douter si l’on observe l’effondrement de l’abstention lors des scrutins européens depuis 1979, malgré l’approfondissement de « l’acquis communautaire » et les élargissements. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Face à cette crise de confiance, la réaction de la classe politique européenne a été celle de la facilité : rejeter toute critique à l’UE sous les vocables infamants d’extrémisme et de « populistes. » Pour les faire taire. Mais cacher la poussière sous le tapis et détourner la tête est souvent une bien mauvaise politique. Ici, c’était simplement laisser le champ libre à ceux que ces termes n’effraient pas, parce qu’ils peuvent les revendiquer.

En réalité, on ne saurait stopper par des anathèmes les interrogations de l’esprit humain. Surtout après l’échec profond de l’UE depuis 2010 sur le plan économique et social. L’UE est donc devenue un sujet d’étude critique. Plusieurs penseurs européens de poids, comme Jürgen Habermas ou Hans-Magnus Enzensberger en Allemagne, ont déjà sondé la nature de l’Union européenne et son avenir, ou plutôt son manque d’avenir. En France, un ouvrage à paraître le 6 mars prochain, les Etats Désunis, de la journaliste Coralie Delaume, s’attelle avec bonheur à la même tâche.

Un regard froid sur l’Europe

Le premier intérêt de ce livre est la démarche même de l’auteur. Face à un objet qui déchaîne les passions, elle se propose d’observer l’Union européenne de manière froide, avec la logique (et souvent l’ironie) pour seule arme, sine ira et studio (« sans colère et sans préjugés »), dirait Tacite. Pour les générations qui ont grandi avec le processus d’unification, bercées par l’éloge de « l’Europe garante de la paix », par le mythe du « grand homme » Jean Monnet et par l’affirmation du processus irréversible de la construction européenne, ôter ce que Coralie Delaume appelle les « lunettes idéologiques qui brouillent la vision et altèrent le jugement » est un défi de taille. Mais c’est aussi une nécessité intellectuelle. Et l’auteur parvient sans peine à démonter ces « mythologies » les unes après les autres.

Economisme et juridisme, les deux ressorts de l’UE

En refusant la « supériorité morale » dont se drapent les « zélateurs de l’idéologie unificatrice », le scalpel précis de Coralie Delaume met à nu une Union européenne « apolitique et anhistorique », née de la conviction que les peuples ont été les causes des cataclysmes du 20ème siècle et qu’il faut ainsi à tout prix les écarter des prises de décisions. L’UE nait d’une défiance pour la démocratie. Pour parvenir à ses fins, elle use de deux armes : « l’économisme » et « le juridisme. » L’auteur décrit fort bien comment ces deux outils parviennent à écarter le risque démocratique. Par l’économie et le droit, l’Europe intervient dans le quotidien du citoyen, tout en lui ôtant les moyens de contrôler cette intervention qui relève des « experts » et n’appelle pas de sanction démocratique. On comprend alors comment la Commission et la BCE ont pu prendre tant d’importance, comment le droit européen a pu être si intrusif, comment enfin le parlement européen est resté – malgré les maigres concessions qui lui sont faites – sous tutelle.

Un « intérêt général » européen ?

En théorie, ces institutions supranationales doivent défendre « l’intérêt général » européen. Mais pour qu’il existe un intérêt général européen, il faudrait qu’il existe aussi un peuple européen qui s’y reconnaisse et qui l’accepte. Or, la vérité oblige à reconnaître qu’il n’en est rien. Les faits le prouvent, le droit le dit. Coralie Delaume rappelle que les cours constitutionnelles françaises et allemandes ont reconnu que ce peuple européen n’existait pas. « Mais s’il n’y a pas de peuple, de démos, alors il ne saurait y avoir de démocratie », souligne l’auteur. On comprend alors comment la justification européenne qui ne repose sur rien peut fonctionner à vide, précisément sur ce mythe de « l’intérêt général. »

L’abdication des Etats

Mais cette stratégie n’a pu réussir que parce que les Etats, c’est-à-dire les politiques des nations qui forment l’UE, l’ont accepté. « L’œcuménisme transpartisan » comme le décrit l’auteur permet de neutraliser le débat démocratique au sein des Etats, là où il est encore possible et naturel. « Les Etats offrent à l’ensemble européen la légitimité qui lui ferait défaut sans son consentement », note Coralie Delaume. Ce consentement a sa justification : celle de l’impuissance du politique. Mais dans l’Europe de la crise ouverte en 2010, ce consentement prend deux visages.

L’Europe éclatée

Il y a d’abord celui des gagnants de l’unification européenne et notamment de l’union monétaire, à commencer par l’Allemagne. Coralie Delaume relève parfaitement les ressorts de la puissance économique allemande et l’utilisation par Berlin de la superstructure européenne à son propre avantage. Dans ce cas, le choix européen est un choix d’intérêt. Et puis, il y a les autres, ceux qui ont dû subir ou qui devront subir le knout des « réformes structurelles », de l’austérité et de la troïka. Pour eux, le choix de l’Europe est d’abord un non-choix, une impuissance à dépasser la pensée idéologique européenne. Autrement dit, cette Europe tiraillée ne tient que par les mythes que précisément Coralie Delaume s’emploie à écarter.

« Essayer autre chose »

Voici donc les « Etats désunis » d’Europe : un continent tiraillé par des forces centrifuges qui font diverger ses deux pôles et qui ne tient que par les faibles ressorts d’une superstructure aux pieds d’argile qui craint le peuple et les peuples. Non sans gourmandise, Coralie Delaume décrit le « désespoir » des partisans de cet attelage bringuebalant. Mais l’heure n’est sans doute plus au rafistolage d’un ensemble qui a atteint ses limites. Il est plutôt à une étude sérieuse, sans « lunettes idéologiques » de ce qu’est vraiment l’UE afin, comme le note Coralie Delaume « d’essayer autre chose », de plus démocratique, de plus efficace. Car si l’on préfère encore détourner la tête, il est évident que les partis extrémistes qui ont fait de l’anti-européanisme leur fonds de commerce, et en France le Front national au premier chef, continueront de prospérer sur une critique de l’UE qui leur sera abandonnée par le reste de la classe politique. Ce livre est utile parce que, précisément, il est le premier pas nécessaire de cette saine et salutaire démarche.

* Coralie Delaume, Europe : les Etats désunis, Michalon, 217 pages, 17 € (à paraître le 6 mars 2014).

 

By | 2014-02-28T18:29:05+00:00 February 28th, 2014|Idées et Libre opinion|0 Comments

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