La Canopée, une régression

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La Canopée, une régression

Femmes et hommes y marchent sans ombre. Pourtant, ce jour-là, le soleil brille sur la Canopée du Forum des Halles mais, la structure filtre tant la lumière que toute notion de contraste s’y perd. Chacun déambule alors, la tête en l’air, les yeux rivés sur l’improbable et imposant enchevêtrement d’acier et de verre pour y percevoir, par endroit, entre deux «ventelles», un coin de ciel bleu.

Encombré d’un lot considérable de préjugés, le visiteur qui s’en va découvrir la nouvelle Canopée des Halles, est sans doute à même de s’offrir la plus belle occasion d’être surpris.Ce projet que nombreux aiment critiquer peut, in fine, s’avérer, loin de la catastrophe attendue, étonnant. La Canopée ne peut réellement révulser. Elle ne peut, en revanche, véritablement enthousiasmer.

En effet, l’exécution relativement méticuleuse sauve le projet. Il n’y a guère qu’à quelques endroits où certaines jonctions mal aisées correspondent vraisemblablement au grand fatras administratif où les responsabilités des uns se sont frottées à celles des autres. Plusieurs maîtrises d’ouvrage et maîtrises d’oeuvre ont, en effet, cohabité sur le même site.

Toutefois, si les deux grands bâtiments qui embrassent la nouvelle place sont élégants, la Canopée qui les relient est incongrue. Tout ceci, flambant neuf, brillant et rutilant, ne choque pas encore. D’autant plus, sous un magnifique ciel bleu.

Mais voilà que d’aucuns peuvent d’ores et déjà s’inquiéter de voir les pigeons s’adonner à leurs roucoulades… plus encore, craindre les affres du temps d’autant plus que rares sont les bâtiments, à Paris, à ne pas souffrir d’un manque d’entretien. Il se murmure aujourd’hui que le budget pour maintenir la Canopée s’élèverait à 400.000 euros par an. Interrogée à ce sujet, la Mairie n’a pas daigné confirmer.

Les chiffres de ce projet donnent, de toute évidence, le tournis autant d’ailleurs que la virevolte de la municipalité pour les justifier. Désormais – et c’est officiel – le budget alloué n’a connu qu’un dépassement de 14% et la Canopée n’aurait coûtée, à elle seule, que 216 millions d’euros. Pourtant, le montant total des dépenses touche le milliard. Le flou est superbement entretenu et la maigre transparence de la verrière en devient le troublant symbole.

Ces sommes colossales viennent donc alimenter le doute et gâcher la visite. L’entrelacs de verre et d’acier s’en retrouve plus pesant encore et la courbure nécessaire à la réalisation de cette grande portée donne l’impression d’un inexorable affaissement.

Une architecture à 142 euros/kg !

Dans son discours inaugural, Anne Hidalgo assura n’avoir compris l’architecture qu’en devant adjointe à l’urbanisme de Bertrand Delanoë. Dans cette confession publique, la maire de Paris avoua même n’avoir jusqu’alors compris d’un art qu’une question de «tonnage». Depuis, il en irait davantage de «sensibilité».

Pourtant, ici et là, les acteurs du colossal chantier aiment à répéter, malgré ce triste aveu municipal, que la Canopée pèse 7.000 tonnes, soit 500 de moins que la Tour Eiffel. N’en déplaise à Anne Hidalgo, l’architecture est aussi une question de poids. Plus encore quand l’un des architectes de la Canopée, Patrick Berger, défendait, il y a quelques temps, avoir travaillé à Stuttgart dans l’atelier de Frei Otto.

Le Pritzker allemand doit, sur ce souvenir, s’en retourner dans sa tombe. Celui qui n’a eu de cesse de défendre la légèreté fut cité pour expliquer la Canopée. Pourtant, cette école architecturale anglo-saxonne qui, baignée d’ingénierie, a donné corps à l’architecture High Tech, n’a eu de cesse de rechercher «l’économie de matière». La Canopée en est la belle insulte.

Rappelons aussi que l’un des chantres de cette haute technicité, Norman Foster, n’a qu’une obsession en tête : savoir combien pèse ses constructions. Et pour cause, l’histoire de l’architecture métallique n’a été motivée que par ce seul aspect : gagner en souplesse, en gracilité et en lumière. Le Grand Palais peut, à Paris, aisément en témoigner.

La Canopée ne peut donc s’extraire d’une chronologie évidente. Et même un regard rétrospectif distrait pourrait, dans ce contexte, également s’arrêter, 58 ans plus tôt, rond-point de La Défense. Le CNIT donnait alors ses lettres de noblesse au béton. Par la contrainte naissait le résultat le plus gracieux.

La Canopée, aussi lourde qu’une structure de 300 mètres érigée au XIXe siècle signe donc une incompréhensible régression. 

Et tout cela au nom de quoi ? D’un «toit dans un jardin».

Jean-Philippe Hugron


By | 2016-11-23T03:38:14+00:00 November 23rd, 2016|Cahiers spéciaux|0 Comments

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