La bonne blague de Mendes da Rocha

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La bonne blague de Mendes da Rocha

Le quartier de Belém à Lisbonne s’enorgueillit désormais de plusieurs adresses culturelles. Un imposant centre aux allures de forteresse conçu par Vittorio Gregotti au début des années 90 domine cet ensemble. De l’autre côté, plus loin, l’ancienne usine électrique a été transformée en fondation d’art. Une extension, imaginée par Amanda Levete, est aujourd’hui promise à un musée d’architecture.

Dans ce contexte, Paulo Mendes da Rocha a réalisé avec MMBB Arquitetos et Bak Gordon Arquitectos, le musée des carrosses. Le long de la rue, rien ne laisse imaginer le prestige de l’institution autrefois située, à quelques pas, dans l’ancien manège du palais royal de Belém. Il n’y a, là, effectivement qu’un grand bloc blanc lévitant sur d’imposants piliers. Est-ce bien cela ‘le Mendes da Rocha’ de Lisbonne ?

Un peu en retrait, derrière la volumineuse masse blanche suspendue, une construction de béton offre une structure plus expressive. On y retrouve volontiers les traits modernisants d’une architecture brésilienne. Jeux de lignes et de perspectives dessinent un ensemble imposant relevé par quelques couleurs pâles… Il y a là un air d’Amérique Latine indéniable. Le voilà donc ‘le Mendes da Rocha’ !

Personne ne le regarde vraiment. L’espace public est généreux mais tristement vide. Malheureusement encaissé, il est à peine visible depuis la rue. Un non sens urbain ! Tant et si bien que le marchand de glace installé au rez-de-chaussé défigure tous les grands piliers de béton en y accolant un fléchage indiquant l’existence de son commerce. Rien n’y fait, ses chaises restent désespérément vides. Cette générosité urbaine paraît somme toute «moderne»…autant même, peut-être, que l’échec urbain qu’elle incarne…

La construction, encore en chantier, abrite au moins un auditorium. Ce n’est donc là, pas le musée mais son annexe. Les carrosses sont ainsi bel et bien exposés dans le lourd parallélépipède blanc voisin… cet ‘autre Mendes da Rocha’.

Direction la caisse. Muni d’un billet, le curieux pénètre dans le saint des saints par une verrière un brin post-moderno avant de rejoindre…un monte charge !

Le processus est fastidieux : ouverture lente. Fermeture lente. De quoi intriguer le plus pressé des visiteurs. Il y a, dans cette séquence, probablement un peu d’humour, une modernité façon Tati revue et corrigée à la sauce luso-brésilienne.

Arrivé enfin au premier étage après quelques minutes, tout un chacun découvre un vaste parking…à carrosses. Il n’y a là rien d’autre que deux grandes halles aussi froides que génériques accueillants les plus superbes et les plus exubérants véhicules princiers et royaux. Form Follows Function ? Très probablement.

Finalement Paulo Mendes da Rocha, en voulant transplanter ses obsessions formelles et plastiques en terre portugaise (les lignes ne sont pas sans évoquer son musée de la sculpture à Sao Paulo ou encore la maison des arts de Vitória), se voit réaliser le plus cynique des bâtiments modernes où tout paraît excessivement exagéré.

Il semblerait même que l’architecte, chose rare, réponde démesurément aux cinq points édictés par le Corbusier. Les pilotis à la circonférence monstrueuse dégage bel et bien un sombre rez-de-chaussée. Le toit terrasse est une évidence même s’il reste vraisemblablement impraticable. Le plan libre…sans doute les grandes halles peuvent-elle y convenir. La fenêtre en bandeau ? Paulo Mendes da Rocha la torture ! Quant à la façade libre…elle semble grossièrement réinterprétée.

Bref, ce musée loin des ors de l’ancien palais royal trouble plus qu’il n’émerveille. On dirait même à bien des égards, qu’il incarne une étrange plaisanterie moderne…

Voilà sans doute le drôle sens de l’humour de Paulo Mendes da Rocha.

Jean-Philippe Hugron


By | 2016-11-23T15:38:49+00:00 November 23rd, 2016|Cahiers spéciaux|0 Comments

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