Constantin Melnik (1927-2014), figure des services secrets

///Constantin Melnik (1927-2014), figure des services secrets

Constantin Melnik (1927-2014), figure des services secrets

Ni espion, ni haut fonctionnaire, Constantin Melnik était surtout un écrivain et un grand connaisseur des services secrets. Avec élégance et talent, il a consacré sa vie à lutter contre ses ennemis soviétiques tout en professant un immense respect pour leur action. Sa carrière atypique, son origine russe et son art de l’analyse en ont fait un des meilleurs connaisseurs de « la guerre froide » et de ses secrets.

Constantin Melnik, né le 24 octobre 1927 à La Tronche (Isère) est mort à Paris le 14 septembre à l’âge de 86 ans. Sa mère Tatiana Botkine, était la fille du médecin de L’Empereur Nicolas II, Eugène Botkine, et son père, Constantin Semionovitch Melnik, un jeune officier de l’armée impériale qui avait assuré les fonctions de chef du contre-espionnage de l’armée Koltchak pendant la guerre civile russe (1917-1920) avant de fuir en Yougoslavie puis en France.

La famille vit au sein d’une colonie de Russes blancs groupée autour de l’usine de papier de Rives (Isère). Le jeune Constantin Melnik deviendra résistant pendant la guerre puis sortira major de Sciences-Po en 1949. Entre-temps il a appris à parler anglais en travaillant pour les militaires américains. Il est ensuite secrétaire du groupe parlementaire des radicaux de gauche au Sénat, puis se lie d’amitié avec Michel Debré. Par son entremise avec Raymond Aron, leur connivence intellectuelle va changer sa vie.

CONSEILLER DE MICHEL DEBRÉ

En 1955, il est aux Etats-Unis, à l’université de Stanford où il produit des analyses stratégiques pour la Rand Corporation. Son collègue de travail s’appelle Henry Kissinger. Il serait bien resté aux Etats-Unis, mais le 13 mai 1958, le général de Gaulle arrive au pouvoir avec dans son sillage Michel Debré comme Premier ministre, en pleine guerre d’Algérie. Constantin Melnik va devenir le conseiller pour la sécurité et le renseignement du premier ministre. A l’époque, les services secrets, le Sdece (Service de documentation et contre-espionnage), dépendent de lui.

Il assiste à la fin du conflit sanglant qui va aboutir en 1962 à l’indépendance de la colonie algérienne. Il est aux premières loges dans la bataille contre le FLN qui ensanglante Paris ou lors du putsch des généraux d’Alger. Il gardait de cette période troublée une fierté, celle d’avoir préparé les négociations secrètes avec le FLN qui allait aboutir aux Accords d’Evian.

Sur l’affaire des écoutes téléphoniques de l’Elysée sous François Mitterrand, Constantin Melnik s’était fait un malin plaisir d’expliquer dans les colonnes du Monde qu’il s’agissait de jeux d’enfants par rapport à ce qui était systématiquement effectué durant les premières années de la Ve République. Il était bien placé pour le savoir puisqu’il avait créé le Groupement interministériel de contrôle qui les réalisait. C’était une époque où on écoutait systématiquement les personnes soupçonnées d’aider le FLN, les activistes d’extrême droite ou les journalistes.

DES ROMANS À CLÉS

Constantin Melnik s’amusait à raconter comment le pouvoir de l’époque écoutait Jean-Jacques Servan-Schreiber de l’Express et le directeur du Monde Hubert Beuve-Méry. Les écoutes, triées et analysées par ses soins, atterrissaient sur le bureau de Michel Debré et à l’Elysée sur celui du président de la République. Le général de Gaulle estimait qu’en écoutant le directeur du Monde, il avait une meilleure connaissance de l’état de l’opinion qu’en lisant des éditoriaux.

Avec la fin de la guerre d’Algérie Constantin Melnik va quitter définitivement les allées du pouvoir. Il est temps pour lui d’engager une réflexion sur cette histoire qu’il a vécue de très près et qu’il juge sévèrement : la dérive barbouzarde des réseaux gaullistes – Jacques Foccart, le tout-puissant conseiller du général de Gaulle restera son meilleur ennemi -, la lutte à mort contre l’OAS ou la pénétration soviétique de nos services secrets. Il va devenir éditeur et écrivain et sans doute le meilleur connaisseur français des services secrets et de « la guerre froide ».

Il travaille comme directeur de collection pour Fayard et écrit lui-même plusieurs romans et essais. Le livre sur l’espionnage est un genre à part avec des géants comme John Le Carré ou Graham Greene, à côté, se côtoient livres de transfuges ou d’espions à la retraite et ceux de journalistes pratiquant la révélation souvent sensationnaliste. Constantin Melnik innovera, lui, par des romans à clés dont le plus réussi reste, Des services « très » secrets (Editions de Fallois, 1989) et des essais très informés comme Les espions, réalités et fantasmes (Ellipses, 2008).

ADMIRATEUR DES AGENTS DE MOSCOU

Il avait aussi un art consommé pour offrir à ses interlocuteurs journalistes des petits secrets tout en étant faisant bien comprendre qu’il en détenait de plus gros. Par contre il professait un souverain mépris pour les « chasseurs d’espions », qui voient la main du KGB partout et confondent la notion de « relation confidentielle » et celle d’agent. L’extravagante campagne, menée près de sept ans après sa mort, contre le dirigeant socialiste Charles Hernu, habillé des habits infamants d’espion soviétique, était pour lui l’exemple de cette dérive.

Rares étaient les spécialistes dans ce domaine qui pouvaient se targuer de parler parfaitement anglais et russe et d’avoir connu personnellement Allen Dulles et James Angleton de la CIA ou Reinhard Gehlen des services secrets allemands. Le plaisir de Constantin Melnik était de retrouver régulièrement dans des hôtels discrets en Europe, des espions à la retraite français, russes et américains qui, autour d’un bon dîner, se rappelaient des affaires du passé en décodant chacun leurs méthodes.

Lui qui avait consacré sa vie à lutter contre le communisme n’avait pas de mots assez laudatifs pour louer les succès des services secrets de Moscou et de leurs agents : du recrutement des Anglais de Cambridge, Kim Philby ou John Cairncross, à l’obtention par le KGB des secrets de la bombe atomique américaine à la fin des années 1940. Quant aux services secrets français, Constantin Melnik qui n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer les dérives policières et « barbouzardes » de la guerre d’Algérie, l’assassinat de Ben Barka ou le fiasco du Rainbow-Warrior, les considérait comme les « moins performants du monde civilisé ».

 

 

By | 2014-09-18T19:00:34+00:00 September 18th, 2014|Éditoriaux|0 Comments

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